Claire Willemann : de Mulhouse 012 à Timisoara

11.07.2013 #ANCIENS ÉTUDIANTS #ART #MULHOUSE #INTERNATIONAL
Propos recueillis par Yannick Weynacht

Interview de Claire Willemann (DNSEP Art – 2010), lauréate d’une résidence suite à l’obtention du Prix décerné par l’institut français de Timisoara (Roumanie), lors de Mulhouse 012, 10e édition de la biennale d’art contemporain de Mulhouse regroupant des diplômés d’écoles supérieures d’art de France, de Suisse, d’Italie et d’Allemagne.

Pour commencer, pourrais-tu nous donner quelques repères sur ton parcours ?

Je suis diplômée de l’école supérieure d’art de Mulhouse en 2010*, et à ma sortie de l’école j’avais très envie de continuer à développer mon travail, essentiellement vidéo. J’ai alors participé à des projections dans différents festivals. Cette même année, j’ai travaillé avec Yvan Étienne dans le cadre d’une invitation en résidence via l’échange Air Nord/est par le Frac Lorraine, en partenariat avec l’association Scène2 à l’abbaye de Senones. Puis, en 2012, je me suis présentée pour participer à la biennale d’art contemporain de Mulhouse, et y montrer de nouvelles pièces. Je ne pensais pas à ce moment là devenir lauréate du prix décerné par l’institut français de Timisoara en Roumanie et y être invitée en résidence !

À ce propos, pourrais-tu évoquer quelques travaux antérieurs (marquants) ? Ton travail a souvent été axé sur la vidéo, tes pièces adoptent elles une nouvelle orientation aujourd’hui ?

Par rapport à mon travail vidéo, il y a deux orientations, la vidéo pour le live, et la création d’installations ou sculptures vidéo. Les installations engagent souvent la perception dans des environnements immersifs, et sont en relation, au paysage, ou à la traversée. La question du paysage et de sa création est centrale dans mon travail. Mais aujourd’hui je donne plus d’importance qu’auparavant à la marche et au processus dans la création de mes vidéos par exemple. D’ailleurs à Timisoara, j’ai choisi de considérer une action comme travail de création, en proposant une marche comme geste artistique. Il s’agissait de relier le point le plus à l’Est de la ville au point le plus à l’Ouest traversant à pied, au fil de la rivière Bega toute la ville en faisant une boucle par le centre et l’institut français.

Quel a été ton ressenti à ton arrivée, sur l’accueil à l’Institut Français, sur le pays ?

Tout d’abord j’étais très contente d’avoir gagné ce prix et de partir en résidence à Timisoara. Je n’étais jamais allée en Roumanie ni dans aucun pays de l’Est. J’aime beaucoup voyager, j’avais donc hâte de cette découverte, et j’étais très curieuse. La rencontre avec les gens là-bas a été très enrichissante. La ville est contrastée, à la fois très européenne et en même temps ne ressemble à aucune autre ville que je pouvais connaître. On sent diverses influences, une histoire encore très présente liée à un tiraillement Est/Ouest.

C’est une ville à l’ouest de la Roumanie, avec une architecture austro-hongroise, qui a ensuite appartenu à la Roumanie communiste. C’est une partie de l’histoire de la ville et du pays que j’ai découvert petit à petit en discutant avec ses habitants. Je me suis alors rendue compte qu’un peu par hasard, ou en tout cas de manière intuitive, mon projet s’est inscrit dès le départ dans une volonté de lien Est/Ouest. Timisoara, c’est aussi une ville très verte, avec de très nombreux parcs, c’était donc magnifique à parcourir au printemps. J’ai eu beaucoup de chance car Mircea Popescu, l’étudiant roumain qui avait participé à Mulhouse 012, avec qui j’étais restée en contact, m’a fait découvrir sa ville et tous les lieux culturels et/ou alternatifs intéressants. J’ai également eu un très bon échange avec l’équipe de l’institut français, qui a vraiment veillé au bon déroulement de ma résidence.

Qu’est ce qui a guidé ton choix d’un travail, qui plus est collectif, avec les étudiants de la faculté des Beaux-Arts de l’université de l’Ouest de Timişoara ?

Pour cette résidence, j’avais vraiment envie d’avoir un échange sur place. Je ne voulais pas arriver avec mon travail à exposer, quelque chose de déjà fini qui dirait aux roumains, « je m’appelle Claire Willemann et je suis artiste française », ça me paraissait insensé. Je ne voulais pas non plus créer de mon côté un projet sur place qui aurait pu sembler au public roumain n’être que ce qu’ils ont toujours sous les yeux. Je voulais partager, pas seulement donner à voir leur ville sous le prisme de mon regard mais tenter de questionner le regard, la manière de regarder. Quand j’ai discuté en amont du projet avec Claire Counilh (chargée de mission culture et communication à l’institut français), elle a évoqué la possibilité d’intégrer aux deux semaines de résidences, des rencontres publiques, lectures, ateliers ou workshops. J’ai tout de suite sauté sur l’occasion et décidé de proposer une semaine de workshop.

Avec l’aide de Claire, j’ai intégré des étudiants de la faculté des Beaux-arts de l’Université de l’Ouest de Timisoara à mon processus de travail. Pour relier l’Est à l’Ouest de la ville, je ne voulais pas parcourir ce chemin seule, j’ai divisé mon trajet en 6, et donné rendez-vous à chacun des étudiants à un point précis du parcours pour m’accompagner sur une partie du trajet. À ce stade, j’étais la seule à avoir vu le parcours dans sa totalité. J’avais demandé aux étudiants de choisir un point de référence identifiable sur le chemin. Les jours suivants, nous avons commencé un jeu, je leur ai demandé de s’échanger leurs points de références. Et je ne regrette pas ce choix, car finalement non seulement moi, mais aussi chacun d’eux a pu découvrir des endroits de la ville qu’il ne connaissait pas, et expérimenter avec différents médiums vidéo, son, photo, écriture, la création de paysages partagés. Paysages partagés, c’est d’ailleurs le titre que j’ai donné à l’exposition à l’Institut français.

Quelles différences majeures verrais-tu entre la structure « école » d’art en Roumanie et ce que tu as connu en France, notamment à Mulhouse ?

La différence majeure est qu’il n’y a pas d’école d’art comme nous la concevons en France, l’enseignement en art dépend de l’université, de la faculté des beaux-arts. À Timisoara, la faculté des beaux-arts est très grande et regroupe toutes les options, art et design, comme à Mulhouse il y a aussi du design textile. Les ateliers donnent vraiment envie car il y a de beaux espaces et tout le matériel pour travailler, surtout pour l’illustration ou la gravure par exemple. Je n’ai pas tout vu, et ne voudrait pas cloisonner, donc considérez bien que mon impression n’a surtout pas valeur de vérité.

Par rapport à ce que j’ai vu et à l’échange que j’ai pu avoir avec les étudiants là bas, je pense qu’il y a quand même une différence au niveau des enseignements représentés. À Timisoara, j’ai vu beaucoup de dessin et peinture, ce qui n’est pas le cas à Mulhouse par exemple, il y aussi de la sculpture, et beaucoup de photographie. En fait la photographie est un véritable phénomène de société, il y a une habitude et une passion pour la photo, beaucoup de jeunes ont un appareil dernier cri, et les filles se prêtent volontiers à la pose dans tous les lieux de la ville. C’est très impressionnant, presque un sport national ! Pour en revenir à l’enseignement en art, je n’ai pas vu de nouveaux médias, ni de performance, cela doit exister mais c’est vraiment plus marginal je pense. Et je dirais que dans l’ensemble, la création là bas s’attache plus à une réalisation, à un objet alors que en France un processus ou une action peuvent faire œuvre.


Les Voix des roseaux, 2013,  installation vidéo, sonore.

En quoi ces étudiants t’ont-ils surpris (ou pas) ?

J’ai adoré faire leur rencontre individuellement pendant la marche des 2 premiers jours, c’est très différent des moments de rencontre en groupe, chacun peut plus se dévoiler. J’ai vraiment eu l’impression d’avoir une relation privilégiée avec chacun, et c’est un souvenir que je garderai toujours. J’ai essayé de leur apporter tout ce que je pouvais, en fonction aussi de leurs intérêts car ces rendez-vous m’ont permis de mieux connaître leurs intérêts et attentes. J’avais envie non pas de leur imposer mon regard, mais de les faire se questionner sur leur regard, et de les aider à développer leur propre manière de regarder, avec l’aide de la simple observation, de l’expérience et des outils que nous avions à disposition.

En fait on s’est mutuellement surpris, eux ont une organisation très différente dans leurs cours à l’université, et n’ont pas de workshops, ils n’ont pas l’habitude, et m’ont parfois déconcertée dans certains de nos échanges. Moi je les ai vraiment surpris par la proposition de travail que je leur ai faite, nous en avons d’ailleurs discuté. Je ne leur ai pas expliqué de A à Z le projet en amont, pour que le système de partage fonctionne c’était essentiel, je leur donnais de nouvelles instructions au jour le jour. Ils ne savaient pas du tout au début où tout ça allait mener et trouvaient cela très mystérieux, ce qui m’amusait aussi je dois dire ! C’était très intéressant, car cela m’a permis de voir également comment nous fonctionnons et réagissons dans certaines situations, quelles questions pouvaient être introduites par mes instructions, parfois cela m’a obligée à revoir une partie de mon processus. Tout s’est vraiment construit à plusieurs mains, dans le dialogue, et c’est ce qui fait la richesse de cette expérience.

Quels sont tes projets à court / moyen voire long terme ?

Actuellement, je prépare une pièce à partir d’images tournées à Timisoara justement, Les voix des roseaux, que je présenterai cet été dans l’exposition Question de paysages, à l’abbaye de Senones. J’ai également plusieurs projets vidéo en tête, d’installations mais aussi de courts métrages cette fois, sur lesquels je suis en train de travailler, mais je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant. Disons que pour la suite, j’ai envie de continuer mes recherches, de marcher, de filmer et d’aller à la rencontre des autres. En fait, je suis prête à partir à nouveau !

> Le site du projet Paysages partagés.

* Bien qu’élaboré par un long travail en amont qui se poursuit encore aujourd’hui, la Haute école des arts du Rhin n’existe que depuis 2011 et donc, auparavant, les sites de Strasbourg (École supérieure des arts décoratifs) et de Mulhouse (Le Quai) étaient indépendants.