La Chaufferie accueille Gwen van den Eijnde

Gwen van den Eijnde02.05.17 #ANCIENS ÉTUDIANTS #ART #EXPOSITION #INTERNATIONAL #STRASBOURG

Diplômé en 2005 de la HEAR (alors École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg), Gwen van den Eijnde est professeur à la Rhode Island School of Design (États-Unis). Dans son installation pensée pour La Chaufferie, Centaur Theater, l’artiste active un univers pluridisciplinaire, à la croisée du théâtre et de la mode et propose un monde à l’imagination visuelle telle qu’on peut en voir dans le cinéma de Peter Greenaway, Derek Jarman ou Sergueï Paradjanov. Qui mieux que l’artiste pour nous parler de son exposition ?

« L’exposition Centaur Theater reflète le développement de mon travail récent et s’inscrit dans la continuité du projet “Lipizzano”, montré à la Villa Wenkenhof à Bale dans le cadre du Prix culturel de la fondation Alexandre Clavel, qui m’a été décerné en juin 2016.
C’est en effet pour “Lipizzano” qu’est apparue dans mon travail la figure du cheval, après avoir été intrigué par un décor de table de la firme Rosenthal – un cheval Lipizzan en porcelaine – découvert dans une des armoires de la Villa Wenkenhof.Je me sers de cet objet et de son imaginaire comme support pour développer une narration, instillée dans tout le processus de conception de mes costumes – la fabrication d’un grand masque de cheval est notamment inspirée par les masques conçus par Janine Janet pour le film “Le Testament d’Orphée” de Jean Cocteau – puis de leur présentation dans les lieux du Wenkenhof lors d’une performance.

Nous avons ensuite tourné un film au Wenkenhof avec le réalisateur allemand Marcel Wehn, que j’ai rencontré à l’Akademie Schloss Solitude et avec qui j’ai précédemment collaboré. C’est ce film, “Lipizzano”, qui sera projeté sur un des murs de la Chaufferie comme une des trois pièces principales de l’exposition.

Le film utilise le décor du Wenkenhof comme un personnage à part entière. Les tapisseries, les tableaux et les meubles sont cadrés pour entrer en dialogue avec les différents personnages que j’incarne au moyen de mes costumes. Comme une référence supplémentaire à Jean Cocteau, le Wenkenhof est également peuplé de chandeliers tenus par des bras d’homme, de statues du jardin qui respirent et de tableaux qui vous regardent.

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Le film, dont la bande-son originale a été composée par Jae-Ho Youn (HEAR, Art-Objet, 2009), ne raconte cependant pas une histoire précise. Il s’agit du déroulé d’une série d’actions dans le lieu, qui sont obtenues en “performant” les costumes, en articulant les différentes postures, mouvements donnés par le port de ces accessoires et habits. Les costumes peuvent être vus comme des collages anachroniques de matériaux, de temps et d’histoires. Une tournure en queue d’écrevisse coupée dans une soie de kimono devient un chapeau de circonstance pour venir saluer le portrait du roi Louis XIV dans la Villa.  Les socques en bois, réalisées pour la précédente performance “Kakitsubata” présentée à Bâle en 2015 à l’issue de mon séjour de recherche au Japon, sont ici réintroduites pour devenir les sabots du cheval qui piaffe sur le parvis de la maison.

Les costumes servent à incarner une galerie de personnages imaginaires et à figurer un monde fantastique et baroque – où il est question de théâtralité, de métamorphose, de corporalité, d’excès dans le raffinement esthétique – et ou le tissu apparaît comme un substitut du corps, sculpté de diverses manières.

Le titre de l’exposition “Centaur Theater” est apparu comme un objet trouvé, sur un panneau fléché que j’ai photographié dans le quartier de la rue Saint-Paul à Montréal. J’ai choisi ce nom pour sa force d’évocation. Les centaures m’intéressent comme les centaures mourants de Bourdelle avec leur poésie et leur érotisme. Ils sont chimères, métamorphoses, hybride de l’animal et de l’humain, mythologie puissante.

L’exposition pour Strasbourg montre donc différents éléments qui fabriquent un récit imaginaire, fantastique voire mythologique, avec également une série de photographies. Prises sur le vif avec un IPhone dans le studio de l’artiste et collègue Sheida Soleimani, les photographies ont été réalisées à Providence au printemps 2016. Elles dépeignent un essayage de costumes, pas encore finalisés, où les différents éléments, capes, chapeaux, drapes sont essayés tour à tour et maintenus avec des épingles devant la caméra. On peut voir dans ces images des références – sur un mode ludique et décalé – à la peinture hollandaise et à la sculpture baroque, au moyen de collerettes blanches et de drapés (Le Christ voile, ou La Pudeur par Antonio Corradini ), mais aussi aux défilés avant-gardistes de la créatrice japonaise Rei Kawakubo pour Comme des Garçons. Rei Kawakubo explique dans une interview le thème d’un « punk du 18e siècle » pour sa collection Automne-hiver 2016-2017.

Gwen van den Eijnde

Pour l’exposition à la Chaufferie les images exposées sur l’espace de la mezzanine sont encadrées pour devenir des boîtes lumineuses éclairées au moyen de leds – comme un écran d’IPhone ou d’ordinateur – alors que la proportion de l’image et la taille de l’encadrement se réfèrent au tableau de Vermeer “La Dentellière”, conservé au Louvre, où la petitesse du format contraste avec la taille du cadre. Je m’amuse à articuler ces références pour qu’elles puissent informer la logique de construction de nouvelles pièces ou différents emprunts culturels et différentes temporalités (le monde contemporain et le baroque historique) s’entrechoquent.

Enfin dans l’espace de la Chaufferie est exposé un costume complet, qui n’aura jamais été “activé” lors d’une performance. Le costume est exposé comme une grande sculpture textile.

Tous les matériaux employés dans la confection du costume ont été collectés pour la plupart à Providence, mais aussi au Japon. Je peux expliquer précisément d’où provient chaque tissu et comment ils sont combinés ensemble dans la coupe et l’assemblage du costume. L’origine parfois modeste des matériaux, dénichés dans des “fabric shops” ou dans des “thrift stores” est transformée pour donner une allure sophistiquée, plus proche de la haute couture que du costume de scène, car le costume est une pièce unique patiemment façonnée, chaque élément étant doté d’une doublure, les rendant parfois réversibles et sujets à de multiples combinaisons sur le corps, permettant plusieurs changements d‘identité.

Le costume est composé d’un très large kimono du dessus – vêtement flottant – et de plusieurs couches de dessous, ainsi que d’un nouveau masque de cheval dont la croupe se déploie vers l’arrière au moyen d’une tournure, qui évoque aussi bien un sous-vêtement féminin du 19eme siècle qu’une coiffe de Shishi, un personnage du théâtre de Kabuki japonais. L’allure japonaise de ce costume provient de ma recherche sur les costumes et textiles japonais que j’ai effectuée a Kyoto en 2014, mais aussi comme une réponse au livre de photographies Yokanoishima de Charles Fréger – photographe avec qui j’ai pu collaborer dans le passé sur un projet autour du lin de Normandie, mais qui a également exposé précédemment à la Chaufferie – ou il dresse un inventaire de figures masquées dans les traditions japonaises.

Le costume est le premier objet que je façonne dans mon processus créatif. Autour de cet objet qui contient en germe sa floraison, s’invente et s’agence une narration et une mise en scène. Mon processus cherche une histoire autour de l’objet. En ce sens, je travaille à rebours d’un créateur de costumes “classique”, comme j’échappe à une forme de classification des pratiques : au moyen de ces costumes j’active un univers pluridisciplinaire, à la croisée du théâtre et de la mode, et propose un monde à l’imagination visuelle tel qu’on peut en voir dans le cinéma de Peter Greenaway, Derek Jarman ou Sergueï Paradjanov. »

Gwen van den Eijnde, mars 2017

Centaur Theater – Gwen van den Eijnde
Exposition du 26 mai au 2 juillet 2017 à la Chaufferie, galerie de la HEAR
Vernissage le mercredi 24 mai à 18h30
5, rue de la Manufacture des Tabacs, Strasbourg
La Chaufferie est ouverte les vendredi, samedi et dimanche, de 14h à 18h