On était tellement ailleurs


10.07.2013 #ANCIENS ÉTUDIANTS #ART #STRASBOURG #INTERNATIONAL
Photos : A. Lejolivet

On était tellement ailleurs donne l’occasion à la HEAR et à la ville de Strasbourg de montrer le travail d’artistes ayant réalisé une résidence dans le cadre du programme d’échange Résidences croisées. Claude Horstmann et Julia Wenz ont successivement été accueillies à la HEAR pour une durée de trois mois en 2011 et 2012. Solène Bouffard et Joséphine Kaeppelin, anciennes étudiantes, ont quant à elle été accueillies à Stuttgart au sein de la Gedok e.V.. Ces rencontres ont abouti à une collaboration artistique cohérente et une dynamique de travail et de réflexion commune fin 2011.

Présentée à La Chaufferie, galerie de l’école, du 13 juin au 13 juillet 2013, On était tellement ailleurs réunit des partis pris artistiques dans le champ des arts imprimés – dessin abstrait, édition, travail du langage, du signe et de l’image imprimée. Afin de discuter des expériences de résidences artistiques de chacune, et de tenter de préciser ce qu’est cette forme de travail pour l’artiste, elles ont invité différents acteurs des programmes de résidences proposées à Strasbourg.

Une rencontre-discussion croisée entre Julia Reth, responsable des relations internationales, Haute école des arts du Rhin, Gabrielle Kwiatkowski et Anne Poidevin, respectivement responsable du département des arts visuels et chargée de mission au rayonnement culturel international à la ville et communauté urbaine de Strasbourg et Elodie Gallina, chargée des relations internationales au CEAAC. Ces personnes dialoguent avec Solène Bouffard, Claude Horstmann et Joséphine Kaeppelin le lundi 10 juin 2013.

Julia Reth : Les pièces présentées dans l’exposition ont elles été produites pendant vos résidences respectives ?

Claude Hortsmann : Pas nécessairement, dans mon cas c’est à cette période que des choses se sont déclenchées, depuis le fil se déroule. Nous ne pouvons pas tout réaliser pendant le temps de la résidence, ce type d’expérience inclut un aspect temporel.

Solène Bouffard : Pour l’exposition nous avons voulu aller plus loin, afin de ne pas rester sur les productions de nos résidences et poursuivre le cheminement de nos réflexions. Les œuvres présentées en témoignent.

Gabrielle Kwiatkowski : La question du temps dans les résidences est très importante. Le temps de la résidence déborde largement du temps passé sur place. Il se poursuit à la fois avec les obligations de restitution après les résidences comme l’exposition des Résidences Croisées aux mois de septembre-octobre prochains, et à la fois parce qu’il s’est passé des choses, entre vous et dans votre travail plastique, qui résonnent plusieurs mois après.

Anne Poidevin : En un sens le « après » résidence devient presque aussi important que le « pendant ».

A.P. : Comment avez-vous perçu les rapports avec les différents interlocuteurs pendant votre résidence ?

C.H. : Pour la résidence à la HEAR, c’est une très bonne chose qu’il y ait eu autant d’interlocuteurs : la ville, le CEAAC, l‘école et ses différents acteurs (professeurs, étudiants, techniciens). C’est la première fois que j’ai été accueillie en résidence dans un cadre aussi complet et structuré, et en dialogue avec des personnes dont l’intérêt s’exprimait véritablement. J’ai apprécié que la résidence soit concentrée sur l’art imprimé, l’édition, ou le dessin abstrait, un champ déjà défini.

A.P. : Ce point de vue est intéressant, car pour la Ville de Strasbourg, nous pouvons croire parfois que les artistes ont du mal à identifier qui est qui, et à repérer ces différents interlocuteurs.

G.K. : Claude, vous avez exprimé apprécier que la résidence à Strasbourg soit orientée sur les « arts imprimés », est-ce que cette orientation est valable pour la résidence à Stuttgart ?

Joséphine Kaeppelin : À la Gedok de Stuttgart, il n’y a finalement peut être pas de raison d’orienter la résidence. L’espace dédié au résident n’est pas grand, et l’absence de matériel sont des éléments qui peuvent aider à identifier quel artiste sera à même de trouver là-bas un espace propice à la production et à la réflexion. À l’inverse, dans le cas de la résidence à la HEAR cela fait sens que ce soit orienté « arts imprimés » par rapport à l’histoire de la ville, aux différents ateliers techniques de l’école (l’atelier livre, le pôle impressions, etc.), et à des groupes de travail comme « No Name » par exemple.

Peut-être faut-il revoir le terme « arts imprimés » et utiliser simplement le mot « impressions » qui signifie tout à la fois : actions d’un corps sur un autre, influence morale et intellectuelle, action – fait de laisser une trace, procédé de reproduction, texte ou image imprimé sur un support, estampe, gravure, processus de formation d’une image sur une surface, sensation, image associée à un objet ou un mot, opinion… et bien d’autres choses.

S.B. : En effet, le terme « impressions » ouvre un champ de possibles plus larges. Des pratiques liées au dessin, à l’écriture, à l’édition, mais aussi à la vidéo, à la photographie, à la performance, etc., peuvent trouver leur place au sein de cette résidence à la Gedok.

A.P. : La question de l’exposition est souvent abordée lorsqu’on définit le cadre d’une résidence, qu’en pensez-vous ?

S.B. : Pour ma part, j’ai réalisé l’exposition deux mois après la fin de ma résidence, et cette immédiateté était propice. Travaillant à partir du lieu et des personnes qui l’habitent, faire un retour de ce travail relativement proche dans le temps faisait sens. Je crois que cette question de l’exposition dépend entièrement du projet et du travail engagé sur place. Nous pouvons facilement imaginer par exemple qu’une personne qui réalise des performances soit à même d’agir pendant le temps de la résidence.

A.P. : Cela ne fait souvent pas sens d’avoir une exposition pendant la résidence, c’est trop tôt. En tant que personne qui accueille des artistes en résidence, nous nous apercevons qu’il faut un temps de maturation après la résidence pour pouvoir montrer les travaux réalisés pendant ou à la suite.

C.H. : En effet, avoir un temps après est très important pour restituer le travail. Par contre, j’ai eu l’occasion de faire une présentation de mon travail au début de ma résidence, invitée par Otto Teichert, ancien directeur de l‘École supérieure des arts décoratifs. Elle a fonctionné comme un point de départ pour accueillir des étudiants, cette introduction était bien. Évidemment l’intérêt de cette présentation ne va pas sans une bonne communication, rendue public auprès des étudiants, des enseignants et au-delà.

C.H. : Quelle expérience avez-vous, la ville ou le CEAAC, d’accueillir et d’envoyer des artistes en résidence ?

G.K. : Cela fait maintenant deux ans que nous avons engagé l’échange avec Stuttgart, c’est donc le début d’une coopération. Il nous faut encore du temps, je pense, pour prendre la mesure des moyens et des ressources possibles. Pour l’accueil des artistes à Strasbourg, au-delà de l’engagement du département des relations internationales et du directeur de la HEAR, il faut que les enseignants soient complètement convaincus de l’intérêt d’accueillir cette forme de résidence au sein de l’école. En tout cas, la ville a envie de poursuivre ses expériences diverses, que ce soit avec la HEAR pour Stuttgart, avec le CEAAC, ou avec Apollonia sur des questions urbaines. Cette diversification des échanges possibles est intéressante. Sur chaque projet nous avançons finalement en ayant des témoignages et des retours d’expériences…

C.H. : Étant des individus avec un parti pris artistique propre, pour que cela fonctionne, il faut à chaque fois s’adapter, ainsi que toutes les parties engagées dans une résidence.

G.K. : Du point de vue de la ville, il y a aussi la question de comment parler de ces expériences. Comment les partager ? Et comment les rendre publiques et compréhensibles par la population qui les finance par ses impôts ?

J.K. : En effet, je constate autour de moi que les résidences restent assez mystérieuses. Que fait-on pendant ce temps ailleurs ? Il en est de même pour les étudiants en école d’art, le terme de résidence reste très abstrait avant d’en avoir fait l’expérience.

J.R. : Peut-on comparer un voyage d’étude en Erasmus avec une résidence d’artiste ?

G.K. : De mon point de vue, un voyage d’étude même long, un déplacement et puis une résidence sont des choses différentes. C’est effectivement des questions de temps et d’espace, mais il y a une façon de s’exposer qui n’est pas la même. Il y a une gradation, et ce qui est intéressant c’est d’avoir cette palette de possibilités à offrir pouvant correspondre à différents moments de l’activité d’un artiste.

S.B. : À mon sens, il y a une affirmation plus forte en résidence qu’en échange. En échange Erasmus nous sommes inclus dans un contexte prédéterminé (par des ateliers, des cours, etc.). Pour un artiste en résidence, la façon de s’exposer n’est effectivement pas la même, il y a une certaine prise de risque, une affirmation.

E.G. : Dans les deux cas, il y a une prise en charge de l’étudiant ou de l’artiste. Par contre, quand on est jeune on est plus à même de partir à l’étranger. Un artiste qui quitte son appartement, son travail annexe, pour partir en résidence, ne prend pas la décision de la même façon. Partir en résidence c’est un risque que l’artiste prend, d’une certaine façon il se met « en danger ».

A.P. : De fait les attentes ne sont pas les mêmes non plus, je pense qu’un artiste en résidence a plus de pression.

J.R. Être déjà parti joue un rôle sur ce goût de l’aventure, un rôle initiatique. L’envie de voyage, le goût de découvrir une culture différente… sont déjà présents.

G.K. : Quelle a été votre expérience de résidence en tant qu’artiste ?

C.H. : Ma résidence m’a beaucoup enrichie et ce jusqu’à aujourd’hui. J’étais très contente de me trouver au cœur de l’École avec le Cube comme atelier, l’ambiance m’a animée. J’ai pu rencontrer des étudiants et des jeunes diplômés comme Solène et Joséphine avec qui je suis toujours en contact. Après l’expérience d’une exposition collective à Stuttgart (« ueber-setzen » à l’Atelier Wilhelmstraße en décembre 2011), nous avons prolongé ce travail commun avec la conception d’un site internet : www.ueber-setzen.eu.

S.B. : La résidence de la Gedok de Stuttgart est comme nous l’avons dit précédemment différente. Je la perçois comme une résidence de création mais dans un esprit de recherche, un temps de réflexion à part, créé peut-être par l’espace en lui-même.

J.K. : La Gedok offre un espace épuré, presque minimaliste. Il permet un temps précieux de réflexion, de lecture et de prise de recul sur sa pratique. Le fait qu’il n’y ait pas de matériel permet de trouver et de développer des moyens de productions différents. On fonctionne tout à fait autrement en résidence, et c’est très important même si cela peut-être aussi un peu déstabilisant. Pour ma part, cette première expérience de travail délocalisé a trouvé une résonnance particulière dans ma pratique et sur mon statut d’artiste.

J.R. Quels peuvent être les intérêts d’aller en Allemagne, à quelques kilomètres de Strasbourg finalement ?

C.H. : Il y a beaucoup de choses à découvrir à Stuttgart, que ce soit les musées, la Staatsgalerie, le Kunstmuseum, l’Akademie Schloss Solitude, les galeries ou les espaces off. Le Künstlerhaus joue un rôle important, le Kunstverein est toujours accessible facilement. Il faut expérimenter dans ce sens, découvrir une scène artistique très riche et différente de celle de Strasbourg.

G.K. : Effectivement nous prenons la mesure des ressources en allant sur place, et en allant voir les artistes en résidence. Les résidences permettent de resserrer, d’étoffer, ou de nourrir le réseau que l’on peut avoir et ce dans les deux sens.

J.R. : Il est important de rappeler que Stuttgart-Strasbourg c’est une distance assez proche qui permet de pouvoir y retourner souvent, et donc de garder un contact avec les personnes rencontrées sur place.

C.H. : Le voisinage est proche, mais on ne le fait pas forcément, on ne traverse pas le Rhin. Quand on le fait, cela permet énormément de choses. Ce n’est pas forcément la peine d’aller à l’autre bout du monde pour être dépaysé, parfois c’est la porte à côté. J’ai été très surprise, vivant depuis longtemps à Stuttgart, je n’avais pas jusque là autant à l’esprit que mon espace de travail et d’inspiration pouvait se prolonger jusqu’à Strasbourg. J’ai à faire ici maintenant, et cela a un impact sur mon identité, j’ai trouvé mes repères qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.

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> Plus d’infos sur le programme d’échange des Résidences croisées sur le site internet de la communauté urbaine de Strasbourg. Le prochain appel à candidature aura lieu à l’automne 2013.
> Plus d’infos
sur les résidences d’artistes en général sur le site internet du Centre national des arts plastiques et/ou en téléchargeant la publication en ligne du CNAP « 196 résidences en France ».
> Claude Hortsmann, Julia Wenz, Joséphine Kaeppelin et Solène Bouffard exposent dans le cadre des Résidences croisées, du 20 septembre au 13 octobre à Strasbourg (CEAAC, Palais universitaire, Hôtel de ville).