Steven Cohen – La part de soi

31.03.2015 #ART #EXPOSITION #PARTENAIRES #SCENOGRAPHIE #STRASBOURG

Du 9 avril au 28 juin 2015, le plasticien et performer Steven Cohen est en résidence à Strasbourg à l’invitation conjointe de la Haute école des arts du Rhin, du théâtre Pôle Sud et du FRAC Alsace. Au détour d’une interview, il nous dévoile sa vision sur sa résidence et son art. 

Artiste sud-africain vivant actuellement en France, Steven Cohen est devenu en quelques années une figure singulière de la scène internationale via ses performances sur scène et surtout dans l’espace urbain. Steven Cohen y déploie un sens aigu de la revendication et un militantisme qui s’articule à une radicale sincérité de ce qu’il est et des questions qu’il pose. A travers une conférence publique, un workshop (« Body scenography ») donnant lieu à une restitution publique, une exposition (« Free Jew is cheap at twice the price ») et deux performances (« Frew Jew… » et « Dancing Inside out »), il articulera plusieurs aspects de sa pratique (performance, installation, vidéo, objets), dans un projet interrogeant le contexte alsacien et son histoire.

Comment abordez-vous votre résidence à Strasbourg ?

Je ne suis pas le genre d’artiste qui élabore un projet qu’il suit ensuite à la lettre. Lors d’une réunion, on m’a demandé si je travaillais avec une maquette : je travaille à l’intuition. Et je pars toujours du même endroit : mon identité, qui est complexe. Je suis un homme mais gay et efféminé, juif mais fortement antisioniste, africain mais blanc. J’utilise ce que je suis, en lien avec un lieu et un contexte.

Quel serait-il, en l’occurrence ?

D’abord celui de l’Alsace, avec un passé empreint d’antisémitisme, encore présent. Récemment, 200 tombes ont été profanées, et les gens disent : c’est déjà arrivé. J’ai déjà beaucoup travaillé autour de cette question car elle imprègne toute l’Europe.
J’ai par ailleurs été invité par la section scénographie de la Haute école des arts du Rhin, je dois proposer un projet qui soit pertinent dans une école d’art. Je trouve intéressant que tellement de jeunes artistes y viennent pour faire carrière. En ce qui me concerne, j’ai commencé parce que j’avais besoin de faire quelque chose. Je vendais mon travail pour acheter du matériel, je ne le voyais pas comme de l’art. Aujourd’hui, il faut se demander comment être artiste dans un contexte marchand. Je ne suis pas ringard au point de penser que nous devons nous sacrifier, mais c’est important de faire ce en quoi on croit, même si cela doit nous porter préjudice. Je me demande comment ces idées vont être reçues ici…

On vous connaît surtout pour votre travail de performance, mais vous présentez une exposition…

À la Chaufferie, je vais présenter une nouvelle performance et, parce que je ne suis pas qu’un danseur âgé, des objets ! Je viens d’ailleurs tout juste de commencer à vendre mes costumes, auxquels je consacre beaucoup de temps et que je réalise en portant une grande attention aux détails. Les musées et les galeries sont importants pour moi, car les spectateurs ont le temps de regarder et n’ont pas peur de moi. Les gens sont souvent bouleversés par la corporalité. Être vivant est puissant. L’exposition permet une autre approche, plus douce.

Comment avez-vous ressenti Strasbourg ?

Ici, ce n’est pas Lille, où je suis installé. Strasbourg est une ville frontalière, très européenne, comme moi, elle a une identité multiple : un peu allemande, un peu française, plutôt ouverte. Il n’y a pas ce côté sauvage qu’on trouve ailleurs, mais peut-être est-ce différent au-delà des apparences.

Comment abordez-vous une performance ?

Je ne répète jamais avant dans un lieu, même si me prépare en amont. Je déteste l’aspect prévisible de la scène. Pour une performance, on n’a pas besoin de se projeter, car le rapport avec le public est toujours étrange. J’ai peur de l’imprévu mais je l’accueille car il enrichit mon travail. J’essaie de faire des choses nouvelles, car la nouveauté est toujours dangereuse. Si ça ne l’est pas, je ne sais pas pourquoi je devrais le faire…
Je suis prêt à prendre des risques, à ne pas cacher ce qui est en moi. Mais je ne cherche pas les ennuis, je ne veux simplement pas être vu comme « normal » si je ne le suis pas.

Jouez-vous un rôle ?

Ce que je montre est un « extra-moi », un « moi-plus » : je ne prétends pas être ce que je ne suis pas. À 6 ans, je me déguisais en mettant des robes et je le fais toujours. Le maquillage est un masque qui cache seulement ma peur : je ne me considère pas comme une drag queen, c’est ridicule…

Vous sentez-vous activiste ?

Je pense que mon travail a des éléments d’activisme, mais j’espère que cela ne prend pas le pas sur l’art. Je suis intéressé par la beauté, le raffinement. Si je bois quelque chose qui sort de mon anus, j’essaye de le faire de manière artistique. Les gens le voient comme quelque chose de provocant, alors que j’essaie de séduire avec quelque chose de repoussant. Les gens me disent souvent : Vous êtes fou, pourquoi faites-vous cela ? J’espère qu’à un moment ils commenceront à se questionner eux-mêmes : Pourquoi faire cela ? Pourquoi est-ce que moi je ne le fais pas ? Cela changera peut-être les consciences.

Qu’est-ce qui vous pousse à vous mettre en danger ?

J’ai rendu ma vie difficile, en des temps difficiles. Je ne peux pas en vouloir au monde, j’ai fait quelque chose de radical et les conséquences ont souvent été coûteuses, émotionnellement, physiquement et financièrement. Mais je ne veux pas qu’on me force à être radical. C’est ce que les gens attendent de moi, et j’essaye de trouver quelque chose de poétique, de doux. Je ne veux pas que la radicalité se banalise.

Les gens en ont assez de ce que je fais, mais pas autant que moi. Je ne peux pas m’arrêter. Le plus étrange, c’est qu’on me propose de grands musées, des biennales. L’avantage quand on vieillit, c’est qu’on n’a plus d’illusions. Au fond, ça n’a pas d’importance si vous êtes présent à la biennale ou pas… Ce n’est pas que je ne sois pas ambitieux, mais j’ai d’autres objectifs, dont je ne peux pas parler.


– Programme de sa résidence à Strasbourg –

Rencontre publique 
Jeu. 9 avril à 18h
Steven Cohen présente son travail, ainsi que le workshop dans lequel il s’implique avec une vingtaine d’étudiants de la HEAR (mention Scénographie).
HEAR, auditorium – Strasbourg
1, rue de l’Académie

Restitution du workshop – Body Scenography
Dim. 10 mai à 17h
Pôle Sud, grand studio – Strasbourg
1, Rue de Bourgogne

Performance  Dancing Inside Out
Vendredi 22 mai
Dans le cadre du festival Extrapôle
FRAC – Sélestat
1 espace Gilbert Estève, Route de Marckolsheim

Performance  Free Jew Is Cheap At Twice The Price
Samedi 23 mai
Dans le cadre du festival Extrapôle
Espace public – Strasbourg

Exposition – Free Jew Is Cheap At Twice The Price
Ven. 29 mai – dim. 28 juin, vernissage jeu. 28 mai à 18h30
Performances de Steven Cohen les 28, 29, 30, 31 mai, 27 et 28 juin
La Chaufferie – Strasbourg
5, rue de la Manufacture des tabacs
La galerie est ouverte ven., sam. et dim. de 14h à 18h

www.hear.frwww.pole-sud.frwww.culture-alsace.org

Crédits photos (dans l’ordre d’apparition) :
© John Hogg, © Mario Todeschini, © Steven Cohen, © Mario Todeschini, © Steven Cohen